ÉNORME : QUAND MATERNITÉ RIME AVEC FÉMINISME

Fantastique comédie qui aborde les complexités de la parentalité avec humour, profondeur et un réel engagement cinématographique.

photo, Énorme

Un film anti-féministe ?

Le film a été critiqué à de nombreuses reprises, notamment pour le fait de mettre en scène une fécondation forcée.
Ces critiques réduisent le film gratuitement, d’autant plus que cette fécondation forcée dit beaucoup de l’oppression subie par les femmes dans nos sociétés. Elle est traitée avec humour mais dénonce la violente injonction à enfanter qui pèse sur les femmes, et dont les jeunes générations tentent de se libérer, car de plus en plus à l’écoute de leurs désirs. De plus, il est clairement énoncé que c’est un acte illégal, passible d’emprisonnement, et le film, à aucun moment, ne le défend ou l’excuse.

Ces critiques m’interpellent car elles posent question sur l’expression créative du féminisme. Elles imposent un féminisme mainstream, alors que justement la lutte pour légalité des droits des femmes se déploie dans une pluralité de forme et de langage depuis ses débuts. Les écoféministes les premières encourageaient la créativité pour penser ces questions et réinventer la place des femmes et des hommes.
Ne peut-on pas parler de féminisme sans mettre en scène des viols et des mariages forcés ?

ÉNORME Bande Annonce (2020) Marina Foïs, Jonathan Cohen - YouTube

Les femmes viennent de Vénus

Claire, interprétée avec talent par Marina Foïs, incarne cette oppression. Elle est écrasée par Frédéric (Jonathan Cohen, hilarant !), son compagnon qui, lui, envahit l’espace avec ses propres désirs. Elle n’a pas la place de penser, de décider, de choisir.
Et pourtant c’est elle qui a le pouvoir, c’est elle qui travaille et connait le succès, mais elle est sans cesse objectifiée, elle devient une pièce rapportée de sa propre existence.

Frédéric, lui, incarne l’ignorance de la domination patriarcale. Si monsieur ne porte pas la culotte socialement, il ne rencontre aucune difficulté dans l’affirmation de son désir, et surtout dans sa réalisation, puisqu’il se permet de passer outre l’avis de la plus concernée pour faire un enfant. Il prend la place de sa femme, en empruntant son nom, en prenant du poids à sa place, en se rendant aux cours de préparation à la naissance sans elle. Il vole son identité.

Mais la nature est bien faite, et remet la mère au centre de ce projet. Car c’est la mère qui porte, la mère qui accouche. C’est son corps. Et son corps gonfle d’un coup, volontairement démesurément, comme pour lui lancer une alerte, pour qu’elle le voit, l’écoute, et s’écoute elle-même. Cet enfant qu’elle n’a pas désiré, comme on attend d’une femme qu’elle le désire, elle doit maintenant l’écouter et agir pour lui. Ironiquement, la grossesse lui permet d’affirmer ses désirs.

photo, Énorme

Tu seras mère ma fille

Il y a aujourd’hui une injonction à faire des enfants, et une autre à ne pas en faire qui émerge de plus en plus avec les inquiétudes écologiques. Et si on en fait, il faut les faire d’une certaine manière : ni trop tôt, ni trop tard ; avoir un CDI ; être en couple depuis un certain temps ; avoir un accouchement sans douleur (sans péridurale) ; ne pas manger de sushi ; allaiter, ni trop peu, ni trop longtemps ; dormir ou pas avec son bébé suivant les écoles, etc.
Le film aborde avec grande intelligence ces thématiques en redonnant le pouvoir à la mère, l’unique décisionnaire sur ces questions.
Il n’y a pas de règle à suivre, seulement quelques recommandations nécessaires à la bonne santé de la mère et l’enfant. La maternité est une aventure intime, personnelle, amoureuse aussi, déjà si difficile à s’approprier qu’il est insupportable de voir ces injonctions continuer de pourrir la vie des femmes.

Photo Jonathan Cohen

Un film audacieux

Il faut saluer le travail cinématographique de Sophie Letourneur, qui n’hésite pas à jouer avec la forme et les genres. Le film est à moitié une fiction et un documentaire, car la plupart des plans des soignants sont de vraies consultations, auxquelles ce sont confrontés les acteurs en contre-champs. C’est dire l’investissement documentariste que cela à demandé en amont, et la direction d’acteurs novatrice et originale qui en découle.
Cette dimension documentaire, l’équipe réduite et l’absence de maquillage, apportent un réalisme brut qui donne une nouvelle perspective au cinéma.
Nous ne sommes pas face à une vulgaire comédie, prémâchée par un scénario déjà vu et des acteurs dans le même rôle qu’ils enfilent film après film, comme on en voit des centaines dans l’année. Nous sommes face à un véritable acte de création, dont il faut reconnaître l’audace.

Nous avons besoin d’œuvres comme celle-ci pour faire évoluer les mentalités sur des sujets comme la maternité ou les rôles genrés de la parentalité, que Sophie Letourneur aborde avec un scénario osé mais percutant, drôle (parce qu’il ne faut pas oublier de rire) et astucieux.

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